Vivre en conscience, 3

Publié le par L'oiseau sur la branche

III. L'ouverture au bien

 

"Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, qui changent l’amertume en douceur, et la douceur en amertume! "

Isaïe, 5 ; 20

 

Poussin, La femme adultère., 95.121, Le Louvre

 Nicolas Poussin, La femme adultère.


     Agir en conscience, ce n’est pas décider arbitrairement de ce qui est bien ou mal. Cela ne serait que caprice. Nul ne peut prétendre agir en conscience s’il ne commence pas à se décentrer de soi, à mettre de côté son égoïsme, son intérêt pour se demander en toute honnêteté ce qui est bien en soi, ce qui est mal et qui ne peut jamais être fait fût-ce dans son intérêt.

 

   Mais ici, une objection survient, surtout chez l’homme cultivé. Tant de sagesses, tant de philosophies ont prétendu désigner ce qu’est le bien dans l’absolu et se sont contredites frontalement. Les unes ont placé le bien dans le plaisir, d’autres dans le devoir ; les unes dans l’accomplissement d’une nature humaine, d’autres dans l’affranchissement de la nature ; les unes dans la compassion, d’autres dans l’affirmation de la volonté de puissance… N’y a-t-il pas quelque chose d’arbitraire à choisir une voie plutôt qu’une autre ?

 

     Un vertige peut prendre l’homme devant ce problème et la tentation de se réfugier, soit dans un indifférentisme relativiste, soit dans un légalisme étroit.

 

   La première solution, celle du relativisme, est celle qui séduit le plus l’homme cultivé. C’est une impasse mortifère. Elle revient à nier tout sens à notre liberté, à nier tout sens à la rencontre d’autrui. Si tout se vaut, le pouvoir de choisir n’a pas de sens ; si tout se vaut, l’autre n’a rien à m’apprendre. Je suis contraint de faire des choix mais c’est absurde, je suis condamné à être libre pour échouer devant la limite absolue de ma mort. Je ne peux vivre sans autrui mais il n’est que celui qui limite ma liberté. Une telle position se baptise elle-même parfois un peu généreusement libéralisme, elle n’est qu’indifférence à l’attrait du bien, absence totale de conscience. En un mot cécité.

 

    La deuxième solution - il faut le dire au risque de déplaire à notre époque[1] – est plus humaine car elle reconnaît à la vie un sens, elle reconnaît la nécessité d’une orientation de la vie. Elle reconnaît la gravité de notre liberté. Elle ouvre la voie à la perception de nos limites, du décalage entre ce que nous voudrions être et ce que nous sommes, elle ouvre la voie au repentir, à l’humilité. Elle peut ainsi nous ouvrir à la nécessité de la transcendance. Mais nous courons aussi le risque de voir la loi comme arbitraire, dure, et d’en percevoir l’auteur comme un justicier sans miséricorde. Cette voie nous ouvre à la transcendance mais risque de nous fermer à la vraie transcendance qui est transcendance de l’amour. Elle peut aussi conduire au désespoir.

 

     Le chrétien, s’il est vraiment chrétien, est en principe immunisé contre ce légalisme car il sait que s’il y a une loi, elle est celle d’un Dieu de miséricorde. Il sait aussi que le bien se situe  à la frontière mouvante de la justice et de la charité. Cette tension doit toujours habiter le chrétien. Négliger la justice, négliger l’amour, se payent toujours d’une perte d’humanité. Le chrétien ne peut donc jamais se réfugier dans une application mécanique et étroite de la loi.

 

     L’épisode de la femme adultère est significatif. Le Christ ne dit pas que l’adultère importe peu et qu’il ne mérite pas condamnation. Il n’accable pas non plus cette femme sous le poids objectif de sa faute. Il rappelle que chacun est pécheur, chacun à sa façon passible de la géhenne, que nul n’est habilité à condamner son frère ou sa sœur et il la renvoie à la responsabilité de sa conversion : « va et ne pèche plus ». « Ne pèche plus » : la distinction du bien et du mal est fermement réaffirmée ainsi que le sérieux de la vie morale ; nous devons tendre à la perfection, être parfaits comme notre père céleste est parfait, le Christ ne dit pas « fais de ton mieux », il dit : « ne pèche plus ». Et ceci est possible, sinon le Christ ne le demanderait pas, Il ne donne pas de commandement sans la Grâce nécessaire. Mais il dit « va », je ne te condamne pas : vis, avance, ne te laisse jamais arrêter par le poids de ton péché, de ton indignité.

 

     La parabole de l’enfant prodigue est comme l’écho de cela : va, ou plutôt : viens à moi, je t’attends toujours comme ce père qui voit de loin revenir son fils. Là non plus il n’y a pas d’atténuation de la faute comme voudraient le faire croire tant d’interprétations psychologisantes. Quelle ingéniosité, hélas, est mise par certains pour émousser le tranchant du glaive de la Parole de Dieu ! Non, le fils n’est pas étouffé par son père. Le Père le laisse parfaitement libre. Ce Père ne lui dit pas non plus : fais ce que tu veux mais ne compte pas sur moi. Au contraire il lui donne sa part d’héritage, ces dons qui auraient pu servir à tant de belles choses, Il sait qu’ils seront gaspillés mais il les lui laisse. Non vraiment, ce garçon n’a aucune excuse ; ce garçon est un ingrat, un égoïste, un débauché, il ne mérite, objectivement, pas beaucoup d’égards. Qui plus est, le premier mouvement de retour de ce garçon n’est dicté que par le sentiment qu’il a beaucoup perdu et pourrait regagner un peu. Mais ce mouvement centré sur soi est suspendu et se convertit en un repentir véritable lorsqu’il découvre l’amour inconditionnel du Père. C’est le contraste entre le péché du fils et l’amour du père qui rend admirable celui-ci. C’est parce qu’il y a vraiment un bien et un mal que la miséricorde du Père est si belle. Et cette miséricorde ne peut être invoquée pour relativiser la distinction du bien et du mal et dédramatiser notre péché. Au contraire elle lui donne toute sa gravité. On ne peut s’empêcher ici de penser à l’œuvre de Dietrich Bonhoeffer. Car c’est sur la croix que Dieu nous tend les bras de son amour. Le Père du fils prodigue a le cœur déchiré par une lance. Et cette lance, c’est notre péché.

 

     L’homme juste ne peyt donc être indifférent à la question du bien et du mal sous prétexte qu'il serait sauvé, il doit donc chercher à connaître le bien, c’est-à-dire à atteindre sa fin, le but qui nous est assigné par le Seigneur : réaliser pleinement le plan de Dieu, être à son image et à sa ressemblance. Certains chrétiens pensent que nous pouvons retrouver en nous, par connaturalité, une sorte de désir inné de ce bien, c’est ce qu’ils nomment la loi naturelle, thème familier à la philosophie d’inspiration aristotélicienne ou cicéronienne. D’autres pensent que cette source nous est devenue obscure en raison du péché originel. Je reviendrai prochainement (j’espère) sur cette question.



[1] Notre époque ne supporte qu’un hédonisme relativiste et narcissique (le bien est ce qui me fait du bien) ou un spiritualisme éthéré et désincarné (je trouve dans l’idée d’un Dieu l’assurance que tout ce qui advient est bien et je me contrefous du monde et de ses soubresauts) ; il n’est pas difficile de déplaire à cet esprit du temps dès lors qu’on s’attache au Christ incarné ou qu’on pense dans les cadres d’une philosophie réaliste. Le catholique ayant le mauvais goût de tenter la synthèse de ces deux voies (ce qu’il appelle le dialogue de la foi et de la raison) a peu de chances, dans une telle société d’être très populaire…

 

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