Vivre en conscience (2)

Publié le par L'oiseau sur la branche

II) L’ouverture au réel

 

 

Luc 11/34: "Ton œil est la lampe de ton corps. Lorsque ton œil est en bon état, tout ton corps est éclairé; mais lorsque ton œil est en mauvais état, ton corps est dans les ténèbres."

 

 

 

     Comme l’écrivit Joseph Pieper, « la réalisation du bien présuppose la connaissance de la réalité »[1]. Une action pour être réalisée en vérité doit être en adéquation avec le réel. Le chrétien doit avancer dans la vie les yeux grands ouverts, voir les choses telles qu’elles sont. Or, cela ne va pas de soi. La conscience, avant même d’être morale est simplement regard sur le monde. Mais elle n’est nullement passive : la conscience est toujours un acte. Certes, il est facile de se dire que, lorsque j’ouvre les yeux, je vois et c’est sans aucun doute vrai. Mais c’est insuffisant. Devant le même paysage, le peintre et le chasseur ne verront pas la même chose. Le peintre verra de grands équilibres de formes et de couleurs et ne percevra pas des détails qui focaliseront toute l’attention du chasseur : ce lièvre qui s’ébat dans la rosée et qui immédiatement a attiré son œil. Notre intérêt plus ou moins conscient, et par conséquent plus ou moins volontaire, oriente notre regard, le détermine. Il est de notre responsabilité de faire effort pour que notre conscience soit lucide. La conscience exige de nous un décentrement, un oubli de soi qui nous ouvre à recevoir en nous le réel dans toute sa richesse, même lorsqu’elle est blessante.

            Il est de notre devoir d’opérer ce décentrement. Le médecin ne saurait se contenter de ce qu’on lui a enseigné à l’université. Vouloir faire le bien, vouloir connaître ce qui est moralement commandé, ce qui est licite, ce qui ne doit jamais être fait ne suffira pas à faire un bon médecin – même si l’absence de ces dispositions fera à coup sûr un mauvais médecin -. Le bon médecin doit en outre, dans la mesure du possible, se tenir au courant des progrès de sa discipline et cela, pas seulement dans les domaines qui l’intéressent mais d’abord dans les domaines qui concernent sa pratique concrète. La bonne volonté incompétente ne saurait tenir lieu de justification. Si l’homme doit être conduit par ses propres jugements, il serait grave que ceux-ci ne soient pas motivés bien sur par une connaissance objective du bien et du mal (on y reviendra) mais aussi par une connaissance objective du réel dans lequel son action se déploiera. La conscience doit être une conscience incarnée. Il est du devoir du chrétien de tenter d’imaginer les circonstances que rendent probables sa profession, son milieu, ses activités diverses afin d’acquérir les compétences qui un jour peuvent lui être utiles.

            La conscience que nous avons du monde n’est pas infaillible, elle est même nécessairement partielle. Nous décidons de faire tendre notre regard vers tel ou tel objet. Celui-ci focalise notre attention et nous fait parfois perdre de vue le reste.

             Ce qui est vrai du regard que nous jetons sur le monde extérieur l’est aussi de celui que nous jetons sur notre monde intérieur. On sait que Jean-Paul Sartre a basé sur cette idée son analyse si fine de ce qu’il appelle la mauvaise foi et qui rejoint ce que Simone Weil appelait la mauvaise conscience. Mauvaise foi, mauvaise conscience, l’adjectif sonne souvent juste mais on peut préférer pour éviter un moralisme trop étroit, parler de conscience blessée ou de conscience douloureuse.

            De quoi s’agit-il ? La mauvaise foi selon Sartre consiste à refuser délibérément de considérer des réalités qui nous gênent, à délibérément refuser de considérer notre liberté face aux choix qui s’offrent à nous. C’est un mensonge à soi-même. Il est rendu possible par le fait que c’est nous qui tournons volontairement notre conscience vers les objets que nous choisissons parfois pour éviter de considérer ce qui nous gêne. On ne peut pas nier que de tels comportements existent. Un exemple sera plus parlant. Considérons le cadre d’une entreprise. Il surprend involontairement une conversation qui lui révèle un acte de corruption. Cela le gêne car s’il parle, il risque sa carrière ; mais en même temps, il réprouve la corruption. La mauvaise foi consistera à se représenter les hypothèses avantageuses : il a mal compris, ou encore : on ne peut dénoncer des actes sur une impression peut-être fausse ; mieux vaut se focaliser sur sa tâche à lui et éviter de croiser à nouveau les personnes qu’il a surprises. A ce jeu, on parvient d’abord à se tromper, ensuite à oublier, à force de se mentir à soi-même, le jeu de la mémoire fait qu’on devient dupe de soi-même. En ce sens, la mauvaise foi est un comportement moralement mauvais, d’autant plus qu’il fait disparaître le sentiment de culpabilité qui, seul, peut nous amener au repentir et au pardon.

            Mais il existe aussi une conscience douloureuse, un refus de regarder les choses en face qui n’est pas motivé par un intérêt égoïste mais par la crainte de la souffrance, d’une souffrance qu’on connaît trop bien. De cet ordre est l’attitude de la victime d’abus qui s’efforce de ne pas y penser pour ne pas raviver une souffrance qu’elle a réussi à écarter de sa conscience. De cet ordre est l’attitude de celui qui a été déçu, abandonné et qui refuse de voir les attentes d’une personne qui l’aime car il a peur d’être à nouveau déçu. Devant de telles attitudes, le jugement moral n’est pas de mise mais plutôt la compassion. Néanmoins, ces attitudes nous empoisonnent, incontestablement. Ce sont ces refus de voir la réalité en face qui occasionnent tant de troubles psychiques et conduisent aux pitoyables ruses de la psychanalyse. Celle-ci n’est peut-être rien d’autre qu’une manœuvre de mauvaise foi pour sortir de la mauvaise foi.

            Vivre en homme conscient, c’est ouvrir les yeux sur la réalité, qu’elle soit douloureuse ou belle. Qu'elle soit douloureuse ou belle : plus nombreux qu’on ne le croit sont les hommes qui refusent d’ouvrir les yeux sur les belles choses par une subtile forme d’orgueil qui consiste à ne pas vouloir passer pour dupe ou naïf. Dans ses formes extrêmes, une telle attitude confine au cynisme qui n’est rien d’autre qu’une conscience partielle focalisée sur les mauvaises intentions, les défauts, la malice. Mais à tout regarder d’un œil soupçonneux on se condamne à ne rencontrer que ces attitudes tant il est vrai qu’on recueille ce que l’on sème.

 

(A suivre)



[1] Petite anthologie des vertus du cœur humain, Editions Raphael, Le Mont Pelerin, 2003.

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