La prudence (1).

Publié le par L'oiseau sur la branche

     Dans divers articles, j'ai exposé un certain nombre de principes de l'éthique sociale chrétienne. Les principes restent cependant abstraits tant qu’ils ne sont pas appliqués à la réalité dans toute sa complexité. Or, on le sait bien, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Pour que les intentions ne produisent pas de fruits empoisonnés, il convient d’agir avec prudence : « L’homme avisé surveille ses pas » (Livre des Proverbes 14, 15).

     La vertu de prudence –ou sagesse pratique- joue un grand rôle dans l’éthique d'Aristote. Elle est une des quatre vertus cardinales aux côtés de la force, de la justice et de la tempérance. Par l’exercice de cette vertu, l’homme découvre les moyens adaptés aux fins qu’il poursuit. En d’autres termes, cette vertu permet de viser un objectif avec efficacité. Pour reprendre l’image du Livre des Proverbes, l’homme prudent s’efforce de savoir où il met les pieds, il ne voit pas seulement le but, il est attentif au chemin.

    La Bible accorde également une place essentielle à la prudence, néanmoins, c’est toujours ou presque en distinguant la prudence de la chair et celle de l’esprit. Et cette distinction n’est pas une distinction de degrés comme on pourrait être tenté de le croire, mais une opposition radicale. Paul nous dit en effet que la prudence de la chair conduit à la mort (Epître aux Romains, 8,6).

     Je pense que cette distinction ne doit jamais être perdue de vue et que trop souvent, lorsque le chrétien aborde les questions d’éthique sociale, il le fait avec la prudence de la chair et non avec celle de l’esprit. C’est pourquoi il importe de bien distinguer ces deux prudences.

 

       Il y a cependant des traits communs qui caractérisent la prudence, qu'elle soit prudence de la chair ou prudence de l'esprit. Les artistes ont symbolisé ces traits communs dans leurs allégories de cette vertu. J'ai illustré cet article d'un tableau de Simon Vouet et de photographies d'une statue qui orne le tombeau du duc François II de Bretagne et de son épouse Marguerite de Foix, intéressante du point de vue de la symbolique, grâce aux trois dimensions qui caractérisent la sculpture. On pourrait croire ces allégories inspirées par la philosophie grecque, en réalité elles sont tout autant bibliques. Elles nous aideront à comprendre ce qu'est la vertu de prudence.

 

 simon-vouet-allégorie de la prudence

Simon Vouet

 Allégorie de la vertu de prudence.

 

      Le tableau de Vouet représente un serpent lové sur le bras de la prudence (ce serpent n'est pas visible sur les photos de la statue de Michel colombe: il s'enroule autour de sa cheville, invisible ici). Le serpent est circonspect, méfiant et, par dessus tout, souple... Capable de fulgurance, il peut être aussi infiniment lent, infiniment discret, de ce fait il est imprévisible pour son ennemi - ou sa proie -. Le moment venu, il frappe ou disparaît tout aussi brutalement sans laisser prise à l'adversaire. Rien à voir ici avec le tentateur ; le Christ lui-même fait du serpent le symbole de la prudence qui doit être celle du disciple: "soyez prudents comme les serpents" (Mt 10, 16).

      J'ai fait allusion à la capacité du serpent à frapper au moment venu, cette saisie du moment opportun pour l'action est aussi une caractéristique de l'homme prudent et l'Ecclésiaste rappelle qu'il y a un temps pour chaque chose. C'est indéniablement une marque de sagesse que de savoir discerner le moment pour agir. Une action n'est bonne que si elle est adaptée aux circonstances c'est-à-dire si elle ne vient ni trop tôt, ni trop tard. C’est ce que symbolise le sablier sur le tableau de Vouet.

 

prudence, cathédrale de Nantes

 Michel Colombe

Allégorie de la prudence,

Tombeau de François II de Bretagne et Marguerite de Foix

Cathédrale de Nantes

 

    Un symbole, présent aussi bien dans le tableau que sur la statue de Michel Colombe pourrait nous induire en erreur. La prudence se contemple dans un miroir. Il n’est pas ici symbole de la vanité mais de l’examen de conscience qui doit présider à toute action sage : l’homme prudent doit être capable d’introspection, de réflexion. Suis-je capable de mener cette action ? Suis-je mené par une intention droite ? Ne vais-je pas me laisser entrainer par une passion inavouée alors que je crois agir bien ? « Les cœurs des hommes précipités réfléchiront pour connaître », nous dit Isaïe (32, 4). Avant d’agir, je dois prendre conscience des motifs et mobiles qui m’habitent, ce n’est qu’ainsi que l’homme prudent peut échapper aux pièges de la surdétermination.

 

prudence colombe

 

     La statue de la cathédrale de Nantes présente également une caractéristique étrange : son double visage. Ce double visage n’est pas symbole de duplicité mais de la capacité de l’homme prudent à tirer les leçons du passé pour se projeter vers l’avenir pour atteindre ses buts. On sait que Bergson fera de ce pouvoir la caractéristique même de la conscience mais cela était déjà dans la Bible. Le Livre du Deutéronome nous le dit : la prudence est capacité à se projeter dans le futur : « C’est une nation dénuée de prudence, il n’y a pas de prudence en eux ; s’ils étaient sages, ils comprendraient, ils discerneraient la fin qui les attend » (32, 28-29) pour cela la connaissance du passé est précieuse comme l’affirme le livre de la Sagesse : « Désire-t-on une grande expérience, elle connaît les choses anciennes et conjecture les choses à venir » (8, 8). Symboliquement donc, la statue de Colombe porte le visage féminin de l’allégorie regardant vers l’avant et, tourné vers l’arrière, le visage d’un vieillard. En effet, «la couronne des vieillards, c’est une riche expérience » (Sir. 25, 4-6) ; « N’est-ce pas chez les vieillards que se trouve la sagesse et dans le grand âge la prudence ? » (Job, 12, 12). L’homme prudent saura donc tirer les leçons du passé pour construire l’avenir par son action.

     On a donc ainsi les caractéristiques générales de la prudence : adaptation souple aux circonstances, capacité à saisir le moment opportun, réflexion nourrie par l’expérience du passé afin d’atteindre un objectif qu’on ne perd jamais de vue. Chacun peut juger maintenant que cette prudence peut servir aussi bien des objectifs nobles que vils. D’où la nécessité de distinguer la prudence de l’Esprit et celle de la chair. On s’y emploiera prochainement.

Publié dans Ethique sociale

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article