Deux discours de Benoît XVI sur les fondements de la vie politique.

Publié le par L'oiseau sur la branche

Article paru initialement dans le bulletin des amis de l'Abbaye Saint-Paul de Wisques.

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Alors cardinal, Josef Ratzinger avait donné une contribution stimulante à la réflexion catholique sur la politique dans un livre intitulé Eglise, Œcuménisme et Politique. Il affirmait alors dans la ligne de Saint Augustin que seule la prééminence du droit peut distinguer l’Etat d’une grande bande de brigands. C’est cette idée que Benoît XVI a voulu reprendre à la fin de cet été au Reichstag.

            Ce discours a pris la forme d’une réflexion sur les fondements de l’Etat de droit libéral. Il fait par ailleurs écho au discours prononcé au palais de Westminster devant les parlementaires britanniques un an plus tôt.

            L’adjectif libéral a mauvaise presse, surtout en ce temps de crise. Le libéralisme a été condamné au XIX° siècle par l’Eglise ; il n’en faut pas plus pour que certains catholiques rejettent avec horreur tout ce qui peut être qualifié de libéral. C’est là la marque d’une sorte de fétichisme des mots plutôt que d’un discernement bien assuré. Le mot libéralisme recouvre parfois des pensées très différentes et il faut s’attacher au signifié davantage qu’au signifiant. C’est à cet exercice que s’est livré le Pape devant le Bundestag : tracer la frontière entre un libéralisme raisonnable et ce qui n’est que licence. L’Etat de droit est en effet un des thèmes constants de la pensée libérale depuis Montesquieu : l’homme est politiquement libre lorsque l’Etat ne peut le sanctionner pour d’autres motifs que ceux prévus par la loi. Remise en question du bon plaisir de l’absolutisme royal, ce principe est aussi opposé frontalement à la conception d’une souveraineté populaire qui sacraliserait indûment les choix d’une majorité de rencontre. Au-dessus du roi hier, au-dessus de la volonté majoritaire aujourd’hui, il y a le droit. Cette pensée fut reprise à son compte au XIX° siècle par un grand penseur catholique trop souvent ignoré en France, Lord Acton. C’est cet idéal de l’Etat de droit qu’a choisi de défendre Benoît XVI. Ce faisant le pape renvoyait à un concept sur lequel un relatif consensus est aujourd’hui possible dans le monde politique européen.

            Reste que parler de prééminence du droit ne suffit pas. Le droit en effet peut-être l’expression d’une justice objective que les hommes ont à reconnaître - et parfois à déclarer (d’où l’expression « Déclaration des droits de l’homme ») - ; il peut être également simple droit positif, institué par la subjectivité humaine. Hans Kelsen affirmait ainsi la souveraineté du droit mais il entendait par là que toute volonté humaine pouvait devenir droit pourvu qu’elle le fît dans le respect des formes juridiques en vigueur. Les notions de juste et d’injuste n’ont alors plus de sens et comme le soulignait Leo Strauss, seule une morne habitude nous empêche de reconnaître la légalité de l’anthropophagie. Ultime sacralisation de la liberté – celle de faire le droit arbitrairement, en abolissant la distinction du légal et du légitime -, cette conception, le positivisme juridique, détruit potentiellement la liberté. De fait, Kelsen, quoiqu’en théorie opposé au nazisme, reconnut le caractère légal donc obligatoire des lois nazies concernant l’internement administratif des opposants au régime.

            On le pressent, sans la référence à une justice transcendant le droit positif et lui donnant le cap, l’Etat de droit ne peut que s’échouer sur les bancs de l’arbitraire et n’assure plus à l’homme de vraie protection contre les dérives d’un chef, d’un parti ou d’une majorité. La tâche de l’homme politique est donc, avant tout, de discerner le juste et l’injuste et c’est le sens même de la demande du jeune Salomon : « Donne à ton serviteur un cœur docile pour gouverner ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal » (1R 3,9).

            Comment opérer ce discernement ? Sur ce point Benoît XVI prend à contrepied ceux qui voudraient voir en lui un fondamentaliste étroit rêvant d’une restauration de la chrétienté et d’un magistère temporel de la papauté sur les Etats. Loin d’en appeler au décalogue, le Pape renvoie la classe politique européenne à la grande tradition de la philosophie du droit européenne qui, des stoïciens aux rédacteurs de la constitution de la République Fédérale d’Allemagne en passant par Kant, a petit à petit fait émerger la conscience des droits de l’homme par l’affirmation de l’existence d’une loi naturelle accessible à la raison. Ainsi, écrit le pape, « contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’Etat et à la société un droit révélé, un règlement juridique découlant d’une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit » Devant le parlement britannique il affirmait de même: «  La tradition catholique soutient que les normes objectives qui dirigent une action droite sont accessibles à la raison, même sans le contenu de la Révélation ». En Allemagne, il précise sa pensée:

 « Pour le développement du droit et pour le développement de l’humanité il a été décisif que les théologiens chrétiens aient pris position contre le droit religieux demandé par la foi dans les divinités, et se soient mis du côté de la philosophie, reconnaissant la raison et la nature dans leur corrélation comme source juridique valable pour tous. Saint Paul avait déjà fait ce choix quand, dans sa Lettre aux Romains, il affirmait : «Quand des païens privés de la Loi [la Torah d’Israël] accomplissent naturellement les prescriptions de la Loi, … ils se tiennent à eux-mêmes lieu de Loi ; ils montrent la réalité de cette loi inscrite en leur cœur, à preuve le témoignage de leur conscience ». »

            C’est donc pour Benoît XVI par sa conscience que l’homme peut reconnaître cette loi naturelle dictée par la raison, conscience qu’il identifie au cœur docile que Salomon demande au Seigneur. Et le Pape constate alors la difficulté qu’ont nos contemporains à reconnaître la validité de cette loi naturelle. Le discours de Westminster précise à ce sujet :

« Le rôle de la religion dans le débat politique n’est pas tant celui de fournir ces normes, comme si elles ne pouvaient pas être connues par des non-croyants – encore moins de proposer des solutions politiques concrètes, ce qui de toute façon serait hors de la compétence de la religion – mais plutôt d’aider à purifier la raison et de donner un éclairage pour la mise en œuvre de celle-ci dans la découverte de principes moraux objectifs. »

Devant ces deux parlements Benoît XVI a donc illustré ce qui apparaît comme une des grandes idées de son pontificat : la nécessaire collaboration de la foi et de la raison. La raison sans la foi risque de s’enfermer dans un positivisme étroit, la foi sans la raison risque de sombrer dans le fondamentalisme. Ces deux écueils sont délétères pour la vie politique et la quête du bien commun.

Publié dans Ethique sociale

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